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01Anatomie du tendon d'Achille#
Le tendon d'Achille (tendon calcanéen) est le plus puissant tendon du corps humain. Il prolonge le triceps sural (groupe musculaire formé par les jumeaux interne et externe et le soléaire) et s'insère sur la face postérieure du calcanéum (os du talon). Long de 12-15 cm, large de 5-8 mm, il transmet la force du mollet au pied lors de chaque pas, course ou saut.
Lors de la course, le tendon d'Achille subit des contraintes considérables : 6 à 12 fois le poids du corps à chaque foulée, soit plusieurs centaines de kilogrammes pour un coureur de 70 kg. Cette charge mécanique répétée explique pourquoi il est l'un des tendons les plus exposés aux blessures chez les coureurs et sportifs.
Contrairement à une idée reçue, la tendinopathie d'Achille n'est pas réellement une "inflammation" (comme le suffixe "-ite" le suggère) mais plutôt une dégénérescence progressive du tendon — d'où le terme moderne de "tendinopathie" plutôt que "tendinite". Les fibres collagéniques se désorganisent, le tendon s'épaissit, des micro-déchirures apparaissent. C'est pourquoi les anti-inflammatoires sont peu efficaces et que la rééducation par exercices excentriques (qui stimulent la régénération du tendon) est devenue le traitement de référence.
Au Maroc, la tendinopathie d'Achille est une plainte fréquente chez les coureurs amateurs (course à pied en plein essor avec marathons internationaux à Casablanca, Marrakech, Rabat, Tanger), les pratiquants de football amateur (sport roi au Maroc), les randonneurs (Atlas, Toubkal), les danseuses traditionnelles, et les travailleurs en station debout prolongée. Elle représente 10-20 % des consultations en médecine du sport.
02Tendinopathie corporéale vs insertionnelle#
Deux formes principales sont à distinguer car elles ont des prises en charge spécifiques.
La tendinopathie corporéale (mid-portion ou non-insertionnelle) touche le corps du tendon, à 2-7 cm au-dessus de l'insertion calcanéenne. C'est la forme la plus fréquente (60-70 % des cas), particulièrement chez les coureurs. La douleur est localisée précisément au niveau de la zone affectée du tendon, palpable comme un épaississement ou un nodule douloureux. Le traitement par exercices excentriques est très efficace dans cette forme.
La tendinopathie insertionnelle touche l'insertion du tendon sur le calcanéum. Elle peut s'associer à d'autres atteintes : enthésopathie (inflammation de l'enthèse — zone d'insertion), bursite rétro-calcanéenne (inflammation de la petite bourse séreuse entre tendon et calcanéum), maladie de Haglund (excroissance osseuse à l'angle postéro-supérieur du calcanéum, souvent visible comme un petit relief sous la peau et frotté par les chaussures fermées). Le traitement par exercices excentriques est moins efficace dans cette forme et demande des adaptations.
D'autres pathologies peuvent simuler ou s'associer à une tendinopathie d'Achille : rupture partielle ou totale du tendon (urgence à diagnostiquer — possibilité d'audition d'un "claquement" lors de l'effort, impossibilité de monter sur la pointe du pied), bursite achilléenne, paraténoionite (inflammation de l'enveloppe qui entoure le tendon), aponévropathie plantaire associée. Une évaluation médicale rigoureuse est essentielle pour bien typer la pathologie.
03Facteurs de risque chez le coureur#
Plusieurs facteurs prédisposent à la tendinopathie d'Achille. Les facteurs intrinsèques (liés au sportif lui-même) incluent : âge (le risque augmente après 35-40 ans, par diminution de la qualité du collagène), sexe masculin (légèrement plus touché), surcharge pondérale, déséquilibres musculaires (faiblesse du mollet, hyperextensibilité, raccourcissement du tendon), troubles de la statique du pied (pied plat, pied creux, hyperpronation), inégalité de longueur des membres inférieurs, antécédents de tendinopathie.
Les facteurs extrinsèques (liés à l'entraînement et l'environnement) sont primordiaux. La progression trop rapide de l'entraînement (augmentation > 10 % par semaine de la charge ou du kilométrage hebdomadaire) est de loin la cause la plus fréquente. Le changement de chaussures (passage à des chaussures minimalistes, des claquettes, des sandales — fréquent au Maroc en été), l'utilisation de chaussures usées, le changement de surface (entraînement sur route dure, sable mou en bord de mer), l'introduction brutale de séances en côte ou de fractionné, l'augmentation de l'intensité des séances, sont des facteurs déclenchants typiques.
Au Maroc, plusieurs facteurs spécifiques jouent un rôle. La pratique sportive en été dans la chaleur (course matinale ou tardive, mais souvent encore par temps chaud), avec déshydratation aggravée. Le ramadan, particulièrement les premiers jours, avec déshydratation et changements de rythme. La marche prolongée dans des chaussures inadaptées (sandales plates type babouches, claquettes, escarpins) lors de fêtes ou cérémonies. Le port de chaussures à talons (chez la femme).
Certains médicaments augmentent le risque de tendinopathie : fluoroquinolones (antibiotiques type ciprofloxacine, lévofloxacine — risque significatif, parfois rupture spontanée — toujours informer le médecin de la pratique sportive), corticoïdes au long cours (oraux ou injections répétées dans le tendon — strictement contre-indiquées dans le tendon d'Achille), statines (risque modeste).
Certaines pathologies favorisent les tendinopathies : diabète mal équilibré, dysthyroïdies, hypercholestérolémie familiale, spondylarthrite ankylosante (cause d'enthésopathie), goutte. Un bilan biologique peut être indiqué dans les tendinopathies chroniques rebelles ou bilatérales.
04Diagnostic clinique et échographie#
Le diagnostic est essentiellement clinique. L'interrogatoire précise : caractéristiques de la douleur (localisation, début, évolution, facteurs déclenchants et aggravants), niveau d'activité physique, modifications récentes de l'entraînement, chaussage, antécédents.
L'examen clinique recherche : douleur à la palpation du tendon (corporéale ou insertionnelle), épaississement nodulaire palpable du tendon (typique des tendinopathies corporéales chroniques), douleur à l'étirement du tendon, douleur lors de la contraction résistée du triceps sural, douleur lors des montées sur la pointe des pieds (test fonctionnel essentiel — jamais oublier de tester sur un pied seul). La rupture totale est éliminée par le test de Thompson (compression du mollet en décubitus ventral — l'absence de flexion plantaire signe la rupture).
L'échographie est l'examen complémentaire de référence pour le tendon d'Achille — accessible, peu coûteux, dynamique. Elle visualise précisément le tendon, mesure son épaisseur (normale 5-7 mm, élargie en cas de tendinopathie), recherche des fissurations, des hyperhémies (signes d'inflammation), des calcifications. L'échographie Doppler évalue la néovascularisation intra-tendineuse (corrélée à la douleur), souvent au Maroc, accessible chez de nombreux radiologues et médecins du sport — coût en privé 350-700 MAD.
L'IRM est rarement nécessaire — réservée aux cas atypiques, suspicion de rupture partielle, recherche de pathologie associée, échec du traitement conservateur. Coût 2500-4000 MAD au Maroc. La radiographie standard est utile pour rechercher une calcification, une excroissance de Haglund, ou des stigmates d'enthésopathie inflammatoire (spondylarthrite). Coût 100-300 MAD.
Un bilan biologique est indiqué dans les tendinopathies bilatérales, chroniques rebelles, ou avec contexte évocateur d'arthropathie inflammatoire : NFS, VS, CRP, glycémie à jeun, bilan lipidique, uricémie, parfois HLA-B27, sérologie infectieuse.
05Traitement conservateur : protocole Alfredson#
Le traitement de la tendinopathie d'Achille a connu une révolution dans les années 1990-2000 avec l'introduction des exercices excentriques. Le repos sportif strict (option ancienne) n'est plus recommandé — il aggrave plutôt qu'il n'améliore en favorisant la fonte musculaire et la déconditionnement du tendon.
Le protocole d'Alfredson est devenu le traitement de référence des tendinopathies corporéales. Il consiste en des exercices excentriques (le muscle s'allonge sous tension) du triceps sural, à réaliser 2 fois par jour, 7 jours sur 7, pendant au moins 12 semaines. Position de départ : debout sur une marche, talon dans le vide, sur la pointe des pieds avec les deux jambes. Mouvement : descendre lentement le talon en dessous du niveau de la marche en utilisant uniquement la jambe blessée (excentrique sur la jambe blessée), puis remonter avec les deux jambes. Faire 3 séries de 15 répétitions, à la fois jambe tendue (étirement du gastrocnémien) et jambe légèrement fléchie (étirement du soléaire). Soit 3 × 15 × 2 positions × 2 fois par jour = 180 répétitions par jour.
Importance d'aller jusqu'à la douleur (pas de douleur = pas de progression). La douleur est même un signe que l'exercice cible bien la zone à traiter. Quand l'exercice à poids du corps n'est plus douloureux, on ajoute une charge externe (sac à dos chargé, gilet lesté) pour maintenir une stimulation efficace. Les progrès sont progressifs sur 12 semaines au minimum, parfois jusqu'à 6 mois.
Au Maroc, le protocole peut être enseigné par un kinésithérapeute du sport en quelques séances, puis pratiqué à domicile. Une à 2 séances de kinésithérapie par semaine au début pour ajuster la technique, puis maintenance autonome. Coût des séances 200-400 MAD en privé, partiellement remboursées par AMO.
Pour les tendinopathies insertionnelles, le protocole d'Alfredson classique est moins efficace — préférer la version modifiée (exercices excentriques limités à la position neutre, sans descente sous le niveau du sol) et utiliser des talonnettes pour réduire les contraintes sur l'insertion.
D'autres mesures complémentaires sont utiles. Modification temporaire de l'activité : réduire le kilométrage et l'intensité, basculer sur des activités peu sollicitantes pour le tendon (vélo, natation, vélo elliptique) pendant la phase aiguë, ainsi que ne pas arrêter complètement le sport — un repos total prolongé est délétère ; cryothérapie (glace 15-20 minutes après les efforts) peut soulager la douleur. Talonnettes de 1-2 cm dans les chaussures pour réduire les contraintes (à utiliser quelques semaines, pas en permanence pour éviter les déconditionnements). Étirements du triceps sural en complément des excentriques.
Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) sont peu efficaces dans la tendinopathie d'Achille (ce n'est pas une vraie inflammation) — leur usage prolongé pourrait même retarder la cicatrisation tendineuse. À limiter aux phases très douloureuses et en cure courte (5-7 jours maximum).
Les infiltrations de corticoïdes dans le tendon d'Achille sont strictement contre-indiquées — elles fragilisent dramatiquement le tendon et peuvent entraîner sa rupture spontanée. Cette règle ne souffre aucune exception, même dans les tendinopathies très douloureuses.
06Ondes de choc extracorporelles#
Les ondes de choc extracorporelles (ESWT — Extracorporeal Shock Wave Therapy) sont une option thérapeutique de seconde intention dans les tendinopathies d'Achille rebelles à 3-6 mois de traitement conservateur bien conduit (incluant le protocole d'Alfredson).
Le principe : un appareil émet des ondes acoustiques à haute énergie focalisées sur la zone tendineuse. Le mécanisme d'action est multifactoriel : stimulation de la néovascularisation, libération de facteurs de croissance, modulation de la perception douloureuse, parfois fragmentation des calcifications et une cure standard comporte 3 à 5 séances espacées d'une semaine, chaque séance dure 15-20 minutes, en consultation médicale. Pas d'anesthésie nécessaire — les premières séances peuvent être douloureuses, l'intensité étant adaptée à la tolérance.
L'efficacité est démontrée par plusieurs études : 60-75 % d'amélioration significative à 3-6 mois pour les tendinopathies corporéales, légèrement moindre pour les insertionnelles. Particulièrement intéressant en cas de calcifications associées (qui peuvent se fragmenter sous l'effet des ondes). L'effet apparaît progressivement sur 6-12 semaines après la cure — ne pas attendre une amélioration immédiate.
Effets secondaires : douleur transitoire post-séance (24-48h), parfois petits hématomes, rougeur cutanée locale. Sans gravité dans la grande majorité des cas. Contre-indications : grossesse, traitement anticoagulant, infection cutanée locale, troubles de la coagulation, certaines pathologies hématologiques.
Au Maroc, les ondes de choc sont disponibles dans plusieurs cabinets de médecine du sport, services de rhumatologie et de médecine physique-réadaptation, et certaines cliniques privées à Casablanca, Rabat, Marrakech, Fès, Tanger, Agadir. Coût d'une cure complète : 2000 à 4500 MAD selon le centre, peu ou pas remboursée par AMO actuellement.
Deux types d'ondes de choc existent : focales (énergie concentrée précisément sur la zone, plus profonde, plus chère) et radiales (énergie diffusée plus largement, moins profonde, moins chère). Les deux ont démontré leur efficacité dans la tendinopathie d'Achille — les ondes focales sont préférables dans les zones difficiles d'accès ou les calcifications.
07PRP et autres injections#
Le PRP (Platelet-Rich Plasma — plasma riche en plaquettes) est une option émergente intéressante dans les tendinopathies chroniques rebelles. Le principe : prélèvement de 20-40 ml de sang du patient, centrifugation pour concentrer les plaquettes (qui contiennent de nombreux facteurs de croissance — PDGF, TGF-β, VEGF, IGF), injection du concentré sous repérage échographique précisément dans la zone tendineuse pathologique.
Les plaquettes libèrent des facteurs de croissance qui stimulent la régénération du tendon : néovascularisation, prolifération de ténocytes, synthèse de collagène. L'effet est progressif sur plusieurs semaines à mois.
Indications : tendinopathie chronique rebelle (> 6 mois), échec des traitements conservateurs et des ondes de choc, refus ou contre-indication chirurgicale. Une à trois injections espacées de 2-4 semaines selon les protocoles.
L'efficacité est intermédiaire et débattue. Plusieurs études montrent un bénéfice modéré (40-65 % d'amélioration), d'autres ne montrent pas de différence significative avec le placebo. La qualité du PRP (concentration plaquettaire, type de système utilisé), la technique d'injection (sous échographie obligatoire), le profil du patient, influencent les résultats. Bonne tolérance avec peu d'effets secondaires (autologue, donc peu de risque immunologique).
Au Maroc, le PRP est disponible dans plusieurs cabinets de médecine du sport, services hospitaliers d'orthopédie et de rhumatologie, cliniques spécialisées. Coût d'une injection : 1500-3500 MAD selon le centre, peu remboursée.
D'autres injections sont possibles avec des indications variables. Les injections de polidocanol (sclérosant) ciblent la néovascularisation pathologique du tendon — résultats prometteurs dans certaines études. Les injections d'acide hyaluronique sont parfois utilisées avec efficacité variable. Les injections de toxine botulique dans le mollet (réduction transitoire de la tension sur le tendon) sont utilisées dans certaines situations spécifiques.
La chirurgie est réservée aux échecs prolongés (> 12-18 mois) de toutes les options conservatrices. Plusieurs techniques existent : peignage longitudinal du tendon, excision des zones pathologiques, transferts tendineux. Pour la maladie de Haglund associée, résection de l'excroissance osseuse calcanéenne. Hospitalisation 24-48h, immobilisation par plâtre ou attelle 4-6 semaines, reprise progressive du sport en 4-6 mois. Au Maroc, la chirurgie du tendon d'Achille est pratiquée par les chirurgiens orthopédistes spécialisés en chirurgie du pied et de la cheville.
La prévention des récidives reste essentielle après guérison. Maintien d'exercices excentriques 1-2 fois par semaine en entretien. Progression prudente de l'entraînement (règle des 10 % d'augmentation hebdomadaire maximum) — adaptation du chaussage, parfois étirements réguliers du triceps sural, souvent renforcement musculaire global de la jambe et du pied. Hydratation suffisante. Adaptation du volume d'entraînement aux périodes à risque (fortes chaleurs, ramadan, reprise après une pause).
Foire aux questions
Questions fréquentes
1Combien de temps faut-il arrêter de courir avec une tendinite d'Achille ?+
2Une tendinite d'Achille peut-elle évoluer en rupture du tendon ?+
3Les semelles orthopédiques sont-elles utiles dans la tendinopathie d'Achille ?+
Vérifiable
Sources médicales
Révision médicale
Dr. Adil Bennis
Médecin du sport, Polyclinique Atlas Casablanca
Cet article a été vérifié médicalement le 29 avril 2026 selon les standards Sahha (E-E-A-T santé, sources OMS / HAS / Inserm / Ministère de la Santé du Maroc).
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