Sommaire (8)+
- 01Le film lacrymal et la sécheresse oculaire
- 02Causes principales : écrans, climatisation, médicaments
- 03Symptômes typiques et formes sévères
- 04Tests diagnostiques en consultation
- 05Larmes artificielles : choisir la bonne
- 06Ciclosporine et autres traitements anti-inflammatoires
- 07Bouchons méatiques et IPL
- 08Questions fréquentes
01Le film lacrymal et la sécheresse oculaire#
L'œil n'est pas baigné dans des "larmes" simples mais dans un film lacrymal complexe et précieux, formé en permanence à chaque clignement, qui maintient la surface oculaire saine, transparente et confortable. Ce film, ultra-fin (environ 7 microns d'épaisseur), comprend trois couches superposées. La couche lipidique, sécrétée par les glandes de Meibomius (situées dans le bord des paupières), forme une fine pellicule huileuse qui empêche l'évaporation des larmes. La couche aqueuse, sécrétée par la glande lacrymale principale et les glandes accessoires, représente la majeure partie du volume et apporte oxygène, nutriments, anticorps. La couche mucineuse, sécrétée par les cellules conjonctivales, fait adhérer le film à la cornée et lubrifie l'œil.
Toute perturbation de ce film délicat — quantité insuffisante (insuffisance de production aqueuse) ou qualité altérée (évaporation excessive par défaut lipidique) — provoque la sécheresse oculaire. La cornée et la conjonctive, mal protégées, deviennent inflammatoires, se microabraseent, transmettent des messages douloureux au cerveau via le nerf trijumeau. La perception est celle d'un grain de sable dans l'œil, de brûlures, de picotements.
Au Maroc, la sécheresse oculaire est en forte progression. Les estimations de prévalence sont alignées sur les chiffres internationaux mais probablement plus élevées en raison du climat sec, du soleil, du vent (chergui), des poussières fines, de la climatisation omniprésente, de la pollution urbaine, et de l'utilisation massive d'écrans. Environ 20 à 30 % des adultes marocains présentent des symptômes de sécheresse oculaire, avec un pic chez les femmes après 50 ans (3 fois plus touchées que les hommes du même âge en raison des modifications hormonales) et chez les utilisateurs intensifs d'écrans.
02Causes principales : écrans, climatisation, médicaments#
L'utilisation prolongée des écrans (ordinateurs, smartphones, tablettes, télévisions) est devenue la cause numéro un de sécheresse oculaire chez l'adulte jeune et d'âge moyen. La concentration sur un écran réduit considérablement la fréquence du clignement (de 15-20 par minute à 5-7 par minute), allongeant le temps entre deux renouvellements du film lacrymal et favorisant l'évaporation. Les heures passées devant les écrans pour travailler, étudier, consulter les réseaux sociaux ou regarder des séries amplifient l'effet. C'est ce qu'on appelle le syndrome de fatigue visuelle digitale ou Computer Vision Syndrome.
Les conditions environnementales jouent un rôle majeur. La climatisation très répandue au Maroc (bureaux, voitures, hôtels, commerces) assèche l'air ambiant et accélère l'évaporation lacrymale. Le chauffage en hiver a le même effet. Le vent, particulièrement le chergui (vent saharien chaud et sec), les tempêtes de sable, la pollution urbaine de Casablanca et autres grandes villes, l'exposition prolongée au soleil sans protection, agressent la surface oculaire.
L'âge est un facteur naturel : la production lacrymale diminue progressivement après 50-60 ans, particulièrement chez les femmes ménopausées en raison des modifications hormonales. La prévalence dépasse 30-40 % après 65 ans.
De nombreux médicaments diminuent la production lacrymale. Les antihistaminiques (médicaments contre les allergies, très utilisés au Maroc lors des saisons polliniques), les bêtabloquants (en cardiologie, en collyre antiglaucomateux), les diurétiques, les antidépresseurs (notamment tricycliques et certains ISRS), les anxiolytiques, les contraceptifs oraux, certains traitements anti-acné (isotrétinoïne/Roaccutane). Faites le point régulièrement avec votre médecin sur les médicaments potentiellement asséchants.
Les pathologies systémiques peuvent provoquer une sécheresse oculaire. Le syndrome de Sjögren (maladie auto-immune touchant les glandes salivaires et lacrymales) provoque une sécheresse sévère bilatérale associée à une sécheresse buccale — il atteint principalement les femmes entre 40 et 60 ans et nécessite un avis rhumatologique. La polyarthrite rhumatoïde, le lupus érythémateux, la sclérodermie, les hépatites virales, le diabète, les dysthyroïdies sont également associés à la sécheresse oculaire.
Les pathologies des paupières aggravent fréquemment la sécheresse : blépharite chronique (inflammation des bords des paupières, fréquente au Maroc), dysfonction des glandes de Meibomius, rosacée oculaire, démodex (parasite microscopique des cils), entropion ou ectropion (mauvaise position des paupières chez la personne âgée).
Le port de lentilles de contact prolongées sans pauses, la chirurgie réfractive (LASIK) qui peut provoquer une sécheresse post-opératoire pendant plusieurs mois, et certains traumatismes ou inflammations chroniques de la surface oculaire complètent les causes.
03Symptômes typiques et formes sévères#
Les symptômes de la sécheresse oculaire sont multiples et très variables selon les patients et les moments de la journée. Les sensations subjectives dominent souvent : sensation de grain de sable, de corps étranger, de brûlures, de picotements, de "œil rouge fatigué", de "voile" devant l'œil par moments. Paradoxalement, certains patients se plaignent de larmoiement excessif (épiphora) — c'est une réaction réflexe du globe à l'irritation, qui produit une grande quantité de larmes brutes peu efficaces qui débordent sans bien lubrifier la cornée.
La gêne est typiquement aggravée le soir après une journée d'écran ou de climatisation, par le vent, la fumée de cigarette, les pollens, la lecture prolongée, la conduite. Elle s'améliore au repos visuel, dans une atmosphère humide, ou après une bonne nuit de sommeil.
La vision peut être affectée de manière intermittente : flou visuel transitoire, particulièrement à la lecture ou devant l'écran, qui s'améliore après quelques clignements. Cette vision fluctuante est très évocatrice — elle traduit l'instabilité du film lacrymal qui se rompt entre deux clignements et brouille l'image.
Les formes sévères de sécheresse, dans le syndrome de Sjögren ou après chirurgie réfractive mal réalisée, peuvent provoquer une douleur quasi permanente, des microérosions cornéennes douloureuses, parfois des ulcères cornéens, ainsi que la sensibilité à la lumière (photophobie) est souvent marquée — la capacité à lire, conduire, utiliser un écran peut être sévèrement compromise. Ces formes nécessitent une prise en charge ophtalmologique spécialisée et parfois un avis rhumatologique.
04Tests diagnostiques en consultation#
Le diagnostic de sécheresse oculaire commence par un interrogatoire détaillé sur les symptômes, leur évolution, les facteurs déclenchants ou aggravants, les médicaments pris, les antécédents médicaux. Plusieurs questionnaires standardisés (OSDI, DEQ-5) permettent d'objectiver la sévérité. L'examen à la lampe à fente recherche des signes objectifs : rougeur conjonctivale, blépharite, dysfonction des glandes de Meibomius (par compression des paupières pour évaluer la qualité du Meibum), érosions cornéennes superficielles révélées par coloration à la fluorescéine ou au vert de lissamine.
Plusieurs tests permettent de quantifier la sécheresse. Le test de Schirmer mesure la production de larmes : un papier buvard fin est placé dans le cul-de-sac conjonctival inférieur pendant 5 minutes, puis on mesure la longueur humectée. Une valeur < 5 mm signe une sécheresse sévère par insuffisance de production aqueuse, < 10 mm une sécheresse modérée. Le test de break-up time (BUT) évalue la stabilité du film lacrymal après dépôt de fluorescéine : on mesure le temps avant l'apparition d'une zone sèche entre deux clignements. Un BUT < 5 secondes signe une instabilité importante typique des sécheresses par évaporation.
Des examens plus spécialisés sont disponibles dans certains centres : meibographie (imagerie des glandes de Meibomius), interférométrie du film lacrymal (mesure de la couche lipidique), osmolarité lacrymale (élevée en cas de sécheresse), dosage de marqueurs inflammatoires (MMP-9, lactoferrine).
Au Maroc, ces examens sont disponibles dans les CHU et dans plusieurs cabinets ophtalmologiques privés équipés à Casablanca, Rabat, Marrakech, Tanger. Une consultation ophtalmologique avec bilan de sécheresse coûte 350 à 700 MAD en privé, partiellement remboursée par AMO.
En cas de suspicion de syndrome de Sjögren ou d'autre pathologie auto-immune, un bilan biologique (anticorps anti-SSA, anti-SSB, FAN, facteur rhumatoïde, NFS, VS, CRP, électrophorèse) et parfois une biopsie de glandes salivaires accessoires sont demandés. Un avis rhumatologique est nécessaire pour confirmer le diagnostic et instaurer le traitement de fond.
05Larmes artificielles : choisir la bonne#
Les larmes artificielles (substituts lacrymaux) sont la base du traitement, parfois suffisantes dans les formes légères à modérées. Toutes ne se valent pas — choisir le bon produit selon le mécanisme de votre sécheresse change considérablement l'efficacité.
Plusieurs catégories existent. Les solutions à base de carmellose, hyaluronate de sodium, polyvidone, glycérol, polymères divers (Hyabak, Optive, Systane, Vismed, Hydrabak, Refresh, Cellufluid, Thealoz, Hylo-Comod, Visiol et autres marques disponibles au Maroc) couvrent la majorité des situations. Le hyaluronate de sodium à différentes concentrations (0,1 % à 0,4 %) est particulièrement intéressant pour son pouvoir hydratant et sa rémanence. Coût moyen au Maroc : 60 à 150 MAD le flacon de 10 ml.
Les larmes artificielles avec composante lipidique (Cationorm, Systane Balance, Soothe XP) sont indiquées en cas de sécheresse par évaporation avec dysfonction des glandes de Meibomius — elles renforcent la couche lipidique du film lacrymal. Particulièrement utiles chez les patients souffrant de blépharite chronique.
Les gels et pommades plus visqueux (Lacrigel, Vidisic, Nutrilarm) ont une rémanence plus longue mais brouillent transitoirement la vision — à utiliser surtout au coucher pour la nuit.
Préférer les formulations sans conservateurs (en flacons unidoses ou flacons type ABAK avec valve antiretour) pour les patients utilisant les larmes plus de 4 fois par jour, ou en cas de surface oculaire fragile. Les conservateurs (chlorure de benzalkonium notamment) peuvent en effet aggraver la sécheresse à long terme.
La fréquence d'utilisation est adaptée aux symptômes : 4 à 8 fois par jour dans les formes modérées, parfois plus chez les patients très symptomatiques. À utiliser systématiquement avant des activités à risque (écrans prolongés, sortie en environnement sec ou venté, voyage en avion).
Les compresses chaudes sur les paupières (10 minutes 1 à 2 fois par jour, avec un masque chauffant ou une compresse imbibée d'eau chaude), suivies d'un massage doux des paupières et d'un nettoyage des bords des paupières par lingettes spécifiques (Blephagel, Ocusoft, Demolingettes) ou par solutions à base de phycorlea (acide hypochloreux), sont essentielles dans la dysfonction meibomienne — qui représente 60 à 80 % des sécheresses chroniques.
06Ciclosporine et autres traitements anti-inflammatoires#
Quand les larmes artificielles ne suffisent pas ou en cas de sécheresse modérée à sévère, les traitements anti-inflammatoires topiques sont indiqués. La ciclosporine A en collyre (Ikervis 0,1 % en France, Restasis 0,05 % aux États-Unis, Cequa 0,09 %) est devenue le traitement de référence des sécheresses oculaires modérées à sévères chroniques. Elle agit en réduisant l'inflammation chronique de la surface oculaire et de la glande lacrymale, restaurant progressivement la production de larmes.
L'efficacité apparaît progressivement sur 3 à 6 mois — il faut patience. Les effets secondaires les plus fréquents sont une sensation de brûlure ou de picotement à l'instillation pendant les premières semaines, qui s'atténue généralement avec le temps. Au Maroc, l'Ikervis est disponible en pharmacie sur prescription d'un ophtalmologue, à un coût de 350 à 550 MAD le flacon mensuel, peu remboursé. Le traitement est généralement à long terme (1 à 2 ans, parfois plus).
Le lifitegrast (Xiidra), autre anti-inflammatoire topique avec un mécanisme différent, est plus récent et progressivement disponible dans certains pays. Au Maroc, son arrivée est attendue.
Les corticoïdes en collyre (dexaméthasone, fluorométholone, lotéprednol) peuvent être utilisés en cure courte (2 à 4 semaines maximum) dans les poussées inflammatoires aiguës de sécheresse. Ils sont très efficaces mais leur usage prolongé expose à des effets secondaires graves (cataracte, glaucome) — ils ne doivent jamais être utilisés en automédication ou prolongés sans surveillance ophtalmologique régulière.
Le sérum autologue (collyre fabriqué à partir du sérum sanguin du patient lui-même) est une option dans les sécheresses sévères réfractaires — disponible dans quelques centres spécialisés au Maroc.
Pour le syndrome de Sjögren et les pathologies auto-immunes associées, le traitement de fond systémique (hydroxychloroquine/Plaquenil, ou parfois immunosuppresseurs) prescrit par un rhumatologue améliore la sécheresse oculaire en parallèle des traitements locaux.
07Bouchons méatiques et IPL#
Les bouchons méatiques (punctal plugs) sont de minuscules dispositifs (en silicone, collagène ou plastique résorbable) insérés dans les points lacrymaux pour bloquer le drainage des larmes. En empêchant l'évacuation rapide des larmes, ils permettent au film lacrymal de rester plus longtemps en contact avec la cornée. Indiqués en cas de sécheresse modérée à sévère par insuffisance de production aqueuse, en complément des larmes artificielles et de la ciclosporine.
La pose est rapide (5 minutes), indolore avec anesthésie par collyre, en consultation ophtalmologique. Les bouchons résorbables se dissolvent en quelques semaines et permettent un test thérapeutique. Les bouchons silicone sont permanents mais peuvent être retirés en cas d'effet secondaire (épiphora trop important par exemple). Au Maroc, la pose de bouchons méatiques est disponible dans la plupart des cabinets d'ophtalmologie, coût 1500 à 3000 MAD pour les deux yeux selon la marque, peu remboursé.
L'IPL (Intense Pulsed Light) est une technique récente très prometteuse dans les sécheresses par dysfonction des glandes de Meibomius. Des impulsions de lumière pulsée intense sont délivrées sur les paupières pour réduire l'inflammation, améliorer la fonction des glandes meibomiennes, et liquéfier les sécrétions épaissies. Une cure typique comprend 3 à 4 séances espacées de 15 jours à 1 mois. Au Maroc, l'IPL est disponible dans quelques centres spécialisés à Casablanca, Rabat, Marrakech depuis 2019-2020. Coût 1500 à 3500 MAD par séance, peu remboursée.
D'autres techniques émergentes incluent : LipiFlow (chauffage et compression mécanique des paupières pour traiter la dysfonction meibomienne), TearCare, sondes de Maskin pour le débouchage des glandes meibomiennes. Leur disponibilité au Maroc est limitée à quelques centres très spécialisés.
L'optimisation des facteurs de mode de vie reste essentielle : pauses régulières devant les écrans (règle du 20-20-20 : toutes les 20 minutes, regarder à 20 pieds soit 6 mètres pendant 20 secondes), augmentation consciente du clignement, hydratation suffisante, alimentation riche en oméga-3 (poissons gras, graines de lin, noix), humidification de l'air ambiant, port de lunettes de protection en cas d'exposition au vent ou aux poussières.
Foire aux questions
Questions fréquentes
1J'utilise des larmes artificielles 5 fois par jour mais mes yeux restent inconfortables, que faire ?+
2Mes yeux pleurent beaucoup mais on me dit que c'est de la sécheresse oculaire — est-ce possible ?+
3Je passe 8 heures par jour devant un écran, est-ce vraiment ça qui cause ma sécheresse oculaire ?+
Vérifiable
Sources médicales
Révision médicale
Dr. Mounia Benkalla
Ophtalmologiste, Polyclinique Atlas Casablanca
Cet article a été vérifié médicalement le 29 avril 2026 selon les standards Sahha (E-E-A-T santé, sources OMS / HAS / Inserm / Ministère de la Santé du Maroc).
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